Publié par David Deteve dans Actualités le 16/09/2026 à 11:40
Un mouvement à quartz, un petit cadran blanc et une estimation pouvant atteindre 5,1 millions de dollars. Sur le papier, l’équation semble absurde. Pourtant, la Cartier Cheich proposée par Sotheby’s le 18 septembre 2026 à Hong Kong n’est pas une montre ordinaire. Son boîtier unique en or blanc, son lien avec le Paris-Dakar et l’identité du collectionneur qui l’avait commandée expliquent une grande partie de ce prix vertigineux.
Estimée entre 8 et 40 millions de dollars de Hong Kong, soit environ 1 à 5,1 millions de dollars américains, cette pièce pourrait devenir l’une des Cartier modernes les plus chères jamais vendues. Mais attention : 5,1 millions représente l’estimation haute. Rien ne garantit que les enchères monteront jusque-là.
La Cheich ne ressemble ni à une Cartier Tank, ni à une Santos, ni même à l’étrange Crash. Son boîtier reproduit les plis d’un cheich, le foulard traditionnel porté par les Touaregs du Sahara. Plusieurs couches de métal semblent s’enrouler autour d’un petit cadran rectangulaire.
La montre présentée à Hong Kong mesure 38 mm de longueur pour 27 mm de largeur. Son boîtier et sa boucle déployante sont fabriqués en or blanc 18 carats. Le cadran blanc reçoit des chiffres romains, une minuterie chemin de fer et les traditionnelles aiguilles bleuies de Cartier.
Le fond porte les indications « No. 1 », « 3316AF » et « 62020C ». La montre est accompagnée de son certificat Cartier et de son écrin. Sotheby’s la présente officiellement comme une pièce unique réalisée vers 2010.
Voilà le détail qui risque de surprendre. Cette Cartier potentiellement multimillionnaire n’abrite ni tourbillon, ni répétition minutes, ni chronographe à rattrapante. Elle fonctionne avec un mouvement à quartz.
Dans ce cas précis, la valeur ne vient pas de la complexité mécanique. Elle repose sur le dessin du boîtier, sa rareté, sa provenance et sa place dans l’histoire de la maison. C’est le même mécanisme qui peut faire grimper une montre relativement simple lorsqu’elle possède une histoire impossible à reproduire.
La Cartier Tank de Jackie Kennedy vendue 379 500 dollars l’a déjà démontré. Son mouvement manuel restait classique, mais sa gravure, sa provenance et les personnalités liées à son parcours avaient transformé une petite montre en objet historique.
L’histoire de la Cheich commence au début des années 1980. Cartier parraine alors le Paris-Dakar et imagine le Cartier Challenge. Le principe est redoutable : tout concurrent remportant deux éditions consécutives doit recevoir une montre spécialement créée pour l’occasion.
Le pilote belge Gaston Rahier gagne l’épreuve en 1984 puis en 1985. Il devient ainsi le premier, et finalement le seul, bénéficiaire du trophée. Le fondateur du rallye, Thierry Sabine, meurt dans un accident d’hélicoptère pendant l’édition 1986. Le Cartier Challenge disparaît avec lui.
Quatre Cheich auraient été produites durant cette période. Deux se trouveraient aujourd’hui dans les collections de Cartier, celle destinée à Thierry Sabine reste introuvable et l’exemplaire remis à Gaston Rahier a été vendu par sa famille. En 2022, cette dernière montre avait dépassé le million d’euros chez Sotheby’s.
Contrairement à la pièce de 2010, les Cheich historiques associaient plusieurs couleurs d’or. Cette superposition accentuait l’impression d’un tissu noué autour du cadran.
La montre proposée en 2026 ne fut jamais remise à un pilote. Elle aurait été commandée pour Giorgio Seragnoli, collectionneur italien connu pour son intérêt presque obsessionnel envers les Cartier en métal blanc. Il est également le coauteur de Cartier Bianco, un ouvrage consacré à ces pièces.
Cartier aurait accepté de recréer la Cheich spécialement pour lui en utilisant uniquement de l’or blanc. Cette commande a fait naître une cinquième exécution, bien après les quatre montres associées au Dakar.
Sa couleur uniforme rend les plis moins immédiatement visibles que sur la version mêlant or jaune, rose et blanc. Elle lui donne en revanche une allure plus discrète, presque secrète. C’est une montre que peu de personnes reconnaîtront, malgré sa valeur potentielle.
Cette histoire rappelle pourquoi la provenance doit être examinée avec autant de soin que le cadran ou le mouvement. Notre guide consacré aux montres de luxe d’occasion détaille justement les vérifications nécessaires avant d’acheter une pièce ancienne ou atypique.
Sotheby’s emploie clairement le terme « unique » et présente la montre comme « No. 1 of 1 ». Aucun autre exemplaire entièrement réalisé en or blanc n’est publiquement connu.
Une nuance subsiste néanmoins. Lorsqu’il avait étudié cette montre en 2023, Hodinkee rappelait que la mention « No. 1 » ne signifie pas toujours qu’une maison s’interdit définitivement de produire une seconde commande comparable. Des collectionneurs auraient cependant tenté d’obtenir une nouvelle Cheich auprès de Cartier sans succès.
En clair, cette montre est bien la seule Cheich en or blanc connue et documentée. Affirmer qu’aucune autre ne pourra jamais être fabriquée serait plus hasardeux.
L’écart entre l’estimation basse et l’estimation haute est immense. Il montre surtout que le marché devra déterminer la valeur d’un objet sans véritable équivalent. La vente récente d’autres montres de provenance, comme la Bueche Girod offerte par Cary Grant, confirme que les enchérisseurs paient parfois autant pour le récit que pour la montre elle-même.
La Cheich en or blanc possède la rareté, une identité visuelle spectaculaire et un lien direct avec un collectionneur majeur. Elle n’a toutefois jamais récompensé un vainqueur du Dakar. Cette absence de provenance sportive pourrait limiter son prix face à l’exemplaire de Gaston Rahier.
Son résultat dira finalement combien un collectionneur accepte de payer pour une montre à quartz dont la mécanique est presque secondaire. Ici, la véritable complication n’est pas cachée sous le cadran. Elle tient dans quarante ans d’histoire, un boîtier que Cartier ne voulait presque plus fabriquer et la possibilité de ne jamais en revoir un autre.